Tribulations vers la Muraille de Chine

J’étais depuis trois ans dans la capitale pour suivre mes études universitaires, à 2 500 kilomètres de ma ville natale lorsque mon père m’annonça, un jour d’été 2001, la possible visite d’une de ses relations.

M. T, professeur japonais qui avait, lors d’un programme d’échange avec l’Université de Kagoshima, reçu mes parents pendant un semestre l’année précédente, avait l’opportunité de venir en Chine en compagnie de son épouse et d’une de leurs amis. M. T souhaitait visiter la capitale ainsi que Guiyang, ma ville natale. Il connaissait déjà notre pays mais restait sur une mauvaise impression. En effet, à Shanghai, M. T avait vécu une mésaventure déplaisante par la faute d’un chauffeur de taxi qui, en découvrant sa nationalité, avait outrageusement augmenté le prix de la course.

Comme je faisais plus de promenades à vélo que d’exercices à la faculté, je pensais bien connaitre la ville. Je pris donc contact avec le couple et leur proposais mon accompagnement durant leur séjour de trois jours à Pékin. Rassurés, les trois visiteurs japonais prirent un vol à destination de Pékin.

Je n’aurais jamais imaginé que ces trois journées allaient marquer mon existence à jamais.

Le premier jour comme mes visiteurs étaient arrivés tardivement à l’hôtel, nous avons dîné ensemble et préparé les visites que nous allions faire durant leur séjour. Or à Pékin la société City Tour proposait quelques lignes dont l’une particulièrement intéressante, car elle s’arrêtait à la Muraille et la nécropole des treize tombeaux des Ming que nos amis japonais tenaient à visiter.

tombeaux des ming nouveau regard sur la chinePetite précision, je communiquais avec M. T en anglais et son épouse et leur amie ne parlaient que le japonais.

Le grand jour prévu pour la Muraille et les tombeaux des Ming s’avéra être le 1er juillet, jour férié en Chine, l’anniversaire de la fondation du parti communiste. Le matin je me rendis à leur hôtel situé dans la partie sud-est de la ville, à environ huit, neuf kilomètres de mon université au nord-ouest. Nous allâmes ensuite à la station de la ligne de City Tour non loin de la place de Tian An Men. Malheureusement à cause d’une circulation difficile, nous prîmes du retard. A notre arrivée, tous les cars disponibles étaient partis en raison de flux importants de touristes alors que normalement les véhicules tournent toutes les demi-heures.

Que faire ? A ce moment-là, un homme d’une trentaine d’années s’approcha, m’expliquant qu’il était bien conducteur de la ligne de City Tour mais que ce jour-là il était de repos. Il avait sa propre voiture de sept places et pouvait nous accompagner. Le tarif était de deux cents yuans la journée, le même prix que le bus. J’étais ravie d’avoir cette solution.

Tout d’abord il nous emmena à une ancienne résidence d’un prince sous les Qing. Ce site ne figurait pas sur la liste de la City Tour. Mais comme il était intéressant de voir l’architecture, les jardins, les collines artificielles à la chinoise, nous ne contestâmes pas.

Au moment de l’achat des billets d’entrée, M. T me glissa qu’ils n’avaient pas beaucoup d’espèces, mille yuans environ, en raison de l’achat la veille des trois billets pour l’opéra de Pékin. Je le rassurai, la somme me paraissait largement suffisante pour la journée.

Le chauffeur pénétra dans le site avec nous mais il n’était pas guide. Il me susurra de m’approcher d’un groupe, d’écouter les explications du guide et puis de les traduire en anglais à M. T, qui lui-même les traduirait en japonais pour les deux dames. Le chauffeur m’apprit quelques autres astuces. Petit à petit je commençai à lui faire confiance.

Il nous entraina par la suite vers une boutique de Tong Ren Tang, une pharmacie ancienne, très réputée dans le pays. Un médecin prit nos pouls et nous prescrivit des médicaments. D’une certaine manière, il était plaisant de voir comment fonctionnait une pharmacie traditionnelle même si les Japonais étaient persuadés de leur bonne santé et décidèrent de ne pas suivre la prescription du médecin.

En sortant de la pharmacie, il était presque midi. Nous étions en pleine campagne dans la banlieue de Pékin. Nous n’avions pas encore visité la Muraille ni les tombeaux mais c’était l’heure de déjeuner. Je suggérai au chauffeur de nous emmener dans un restaurant au moins propre car il devait mieux les connaitre que moi.

Voilà comment nous fûmes embarqués dans un établissement perdu. M. T invita le chauffeur à déjeuner avec nous. Nous avions une petite salle pour nous cinq. Je n’ai pas souvenir d’avoir vu d’autres clients dans le restaurant. Lors de la commande, ce fut un peu le chaos : je m’adressais à la serveuse en mandarin, en anglais à M. T, qui lui traduisait en japonais aux deux dames. Au moment de choisir les plats, la serveuse recommanda le poisson qui vit dans le grand barrage à proximité du restaurant. Je questionnais mes compagnons, les Japonais furent très intéressés car ils n’avaient pas beaucoup d’occasion de goûter les poissons d’eau douce. J’ajoutais un plat de champignons sauvages et un autre, puis une soupe. La serveuse repartit, moment que le chauffeur choisit pour se lever et nous dire : en tant que chauffeur il avait souvent des problèmes d’estomac. Il ne déjeuna pas avec nous mais demanda simplement une soupe à la cuisine. En ajoutant donc ce repas il devait y avoir quatre plats et une soupe, la coutume d’un repas ordinaire en Chine. Il nous manquait un plat…. Certes mais nous n’avons pas prêté attention à sa remarque et poursuivi nos discussions. Je ne la compris que plus tard. Quelques minutes après, un garçon de la cuisine vint nous montrer le poisson encore vivant.

Le poisson n’avait rien de délicieux. Les champignons étaient caoutchouteux. Nous achevâmes le repas et demandâmes l’addition. La serveuse arriva et me la tendit. Je la fixais interloquée pendant quelques secondes. M. T nota ma surprise et s’enquit du montant. Mille cent et quelques yuans. A cette époque, avec cinquante yuans, une famille de trois personnes pouvait très bien manger dans un restaurant en ville. Pourquoi si cher? C’était le poisson qui coûtait plus de six cents yuans par « jin », équivalent d’un demi-kilo. Or le nôtre pesait plus de sept cents grammes.

Vous avez compris, c’est un « restaurant noir », un restaurant qui mange les gens, comme nous disons en Chine. Nous n’avions pas d’autre solution que de payer. Inutile de penser à appeler un secours. Le commissariat le plus proche devait se trouver à vingt kilomètres de là. Et puis, au fond, c’était ma faute de ne pas avoir demandé le prix par demi-kilo de poisson. En général, le prix affiché dans le menu correspond à celui du plat. Je ne me souviens plus quel était le cas dans ce restaurant. Peu importe, vu la situation, nous n’avions pas d’autre choix que de nous exécuter.

Imaginez maintenant la scène : tout le monde cherchait la moindre pièce sur soi. Moi j’avais deux cents yuans, M. T six cents, l’amie du couple deux cents. La serveuse nous regarda et dit au bout de quelques minutes : « bon, nous vous faisons une réduction, au lieu de mille cent, vous ne payez que mille ». Ainsi nous sortîmes du restaurant et vîmes le chauffeur qui nous attendait.

Mais comment faire pour visiter les sites? Nous n’avions plus d’argent. Mme T me fit signe, il lui restait un billet de dix mille yens et sortit une calculatrice afin de faire la conversion. Son billet équivalait à six cent quarante-quatre yuans.

Sans nous en rendre compte, nous fûmes entourés par une dizaine d’hommes, des paysans sans doute. L’ambiance me fit un peu peur sachant que les trois Japonais avaient plus de soixante ans… s’il nous arrivait quelque chose… Quelques personnes commencèrent à tirer le billet coincé par la calculatrice dans la main de Mme T Je demandai qui serait intéressé par l’échange. Plusieurs personnes se portèrent volontaires oui mais leur échange ne se montait qu’à cinq cents yuans, soit cent quarante yuans en moins par rapport au taux de change normal. Un seul individu me proposa six cents. Bien évidemment j’échangeai avec lui. Il me donna alors les six billets de cent yuans que je comptai méticuleusement.

La tension un peu baissée, nous sommes remontés en voiture. Je comprenais bien que ce n’était pas un hasard si nous avions été emmenés là-bas et que le chauffeur nous avait laissés une fois la commande faite. Dans la voiture je ne pus m’empêcher de lui faire la remarque. Au début, il m’affirma qu’il n’était au courant de rien et qu’il ne connaissait pas les gens du restaurant. Quelques temps après, il me dit : « au fond, ce ne sont que des Japonais. Ils sont riches. Pourquoi vous inquiétez-vous ? »

Tombeaux-des-Ming nouveau-regard-sur-la-chineNous sommes arrivés à la Muraille de Chine. Au moment d’acheter les billets. Je tendis deux billets de cent yuans à la caissière qui les vérifia. Elle m’en rendit un en exigeant un autre de cent, pas le mien. Je compris donc qu’il était faux. M. T était à mon côté. Je ne saurais vous expliquer la déception et ma honte d’être une Chinoise à ce moment précis. En accompagnant les Japonais, j’avais voulu changer leur impression sur mon pays. Cette journée a changé la mienne. Plus tard je sus qu’avoir un seul faux billet était une chance parce que si j’avais fait confiance à l’individu avec qui nous avions fait l’échange en le laissant compter les billets, j’aurais probablement eu plus d’un faux spécimen. Les gens donnent même une astuce : mélanger des feuilles de papier au sein du lot afin de faire croire à la présence des billets véritables.

Le reste des visites se déroula sans plus d’incidents. Durant le trajet de retour, Mme T chantonnait dans la voiture comme une petite fille. Après une telle journée, son air joyeux était plus apaisant que tout.

Une fois arrivés à l’hôtel, je payais le chauffeur. Manque de chance, il ne nous restait que deux billets de cent yuans, dont l’un était faux, au moins, j’ignorais le cas de l’autre. L’individu se focalisa sur l’absence de pourboire et ne vérifia rien.

Nous sommes restés quelques minutes dans le hall de l’hôtel à discuter. Je ne devais pas les revoir avant leur départ pour Guiyang. Au moment de prendre congé, les trois visiteurs sortirent tous les billets ou pièces de Yuan en leur possession, me les tendirent en insistant afin que je prenne un taxi pour rentrer. Puis les trois se levèrent pour m’accompagner jusqu’à la sortie avant de se plier à 90 degrés afin de me saluer. Même aujourd’hui en y pensant, les larmes me reviennent aux yeux. La différence d’âge entre nous aurait dû inverser le geste.

Cette nuit-là, je ne pus dormir. Je revis le visage de gens croisés dans la journée. Ils étaient tous chaleureux, souriants mais s’ils avaient pu mordre, ils n’auraient pas laissé une goutte de sang…

Traumatisée par cette expérience, longtemps après, je n’arrivais pas à manger de poisson et je ne prenais surtout pas les plats conseillés par les serveuses… Je continuais à m’excuser pendant longtemps chaque fois que j’écrivais à M. T Lui me rassurait en disant toujours que ces choses étaient courantes dans les sites touristiques de tous les pays, non pas une spécialité pékinoise.

Certes, je sais bien que M. T a raison. En écrivant cet épisode, je n’ai pas l’intention de montrer que les Chinois sont tous des bandits. C’est un pays comme un autre, peuplé de toutes sortes d’individus. Chacun fait son possible pour vivre. Seulement vu mon état d’esprit de l’époque, des circonstances, cette journée est devenue une expérience qui m’a marquée à jamais. Seize ans plus tard, j’en conserve encore un très vif souvenir.

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