Bonjour la France (3/4)

Je montais dans l’avion destination Roissy. L’angoisse était tellement forte. Je ne savais pas ce qui m’attendait dans ce pays lointain tant rêvé mais si inconnu.

Dans l’avion, pas loin de mon siège, il y avait une jeune fille chinoise qui faisait ses études en Allemagne. Elle me dit que tout se passait très bien pour elle en Allemagne où elle s’était fait des amis. La conversation me fit oublier un peu ma propre situation. Lorsque nous descendîmes de l’avion, chacune allant prendre un vol différent, je sentis le stress revenir.

Il fallait passer la douane. Je m’attendais à être arrêtée à tout moment et isolée. Or, l’officier de la douane tamponna simplement mon passeport, me fit signe de passer et je pus prendre le vol pour Montpellier. Je restai un peu confuse. J’achetais une carte téléphonique afin d’appeler mes parents puis le propriétaire censé venir me chercher à l’aéroport de Montpellier. Il n’était pas chez lui, un locataire répondit au téléphone à sa place. J’avais eu certes une bonne note au test de français mais en Chine j’avais eu peu d’occasions de pratiquer la langue. Je me souviens de ne pas avoir trouvé le mot pour dire s’il pouvait venir me chercher et dis : « vous pouvez venir m’accueillir ? » Mon interlocuteur fut chaleureux et répondit qu’il ferait passer le message au propriétaire.

J’étais rassurée mais une fois le téléphone raccroché, je me dis qu’il n’était probablement pas au courant de l’histoire de l’épidémie du SRAS. Il se pouvait que le propriétaire ne vienne pas me chercher. . . Je retombai dans l’angoisse.

Lorsqu’il commença à faire nuit l’avion atterrit à Montpellier. A cause du trajet, de l’angoisse et des décalages horaires, une grosse fatigue se fit sentir. Je récupérais près de quarante kilos de bagages et sortis. Est-ce que quelqu’un allait venir vers moi ? Non, les gens partirent les uns après les autres mais personne ne m’attendait.

Je trouvai une cabine téléphonique et composai le numéro du propriétaire. Cette fois-ci ce fut lui-même à l’autre côté du fil. Il dit qu’il n’avait plus de chambre disponible alors que j’avais avancé mille euros pour en réserver une chez lui. Il dit qu’il pouvait par contre m’aider à trouver une chambre d’hôtel en attendant qu’une des siennes se libère. Je ne savais pas où se trouvait le numéro de la cabine et étais obligée de le rappeler cinq minutes plus tard, le temps nécessaire pour chercher un hôtel dans l’annuaire. Je rappelais plusieurs fois, chaque fois les hôtels étaient trop chers.nouveau regard sur la chine

En attendant de rappeler le propriétaire, je regardais l’obscurité angoissante de la nuit hors de l’aéroport et me dis « si je ne sais pas où aller ce soir, je vais rester là. J’appelais l’ambassade de Chine à Paris. Le correspondant demanda sur un ton indolent : « réfléchissez bien si vous connaissez quelqu’un qui pourrait vous aider ». C’est comme si avec l’angoisse, j’oubliais des connaissances en France. Mais je ne connaissais personne ! A la fin me dit-il si j’étais à Paris, j’aurais pu aller passer une nuit à l’ambassade mais il ne pouvait rien faire à Montpellier. Ce coup de fil ne donna rien et épuisa presque mes unités sur la carte téléphonique. C’est le seul contact que j’ai eu avec l’ambassade de Chine.

Le propriétaire de la villa trouva finalement une chambre à vingt-quatre euros la nuit. Je me demande aujourd’hui encore par quel miracle j’ai réussi à noter l’adresse de l’hôtel vu mon niveau limité, à l’époque, de la compréhension orale en français.

Je montais dans un taxi. Je me souvins encore de la vitesse impressionnante du compteur. Une fois arrivé à destination, le chauffeur me laissa avec mes bagages devant l’immeuble. L’hôtel se trouvait au deuxième étage et je ne savais pas où se trouvait la sonnette. Finalement quelqu’un sortit de l’immeuble et je montais afin d’informer le concierge. Le concierge était un jeune homme, un étudiant en médecine, qui vint chercher mes bagages. A l’étage, je reçus un coup de fil de l’école de langues. Le propriétaire de la villa les informa de mon arrivée. La dame me dit de rester dans ma chambre et d’éviter toute sortie inutile. Si au bout de deux semaines, je n’étais pas malade, je pouvais aller les voir à l’école.

J’eus une chambre médiocre au bout du couloir. Les toilettes se partageaient. La fatigue me gagna. J’allai au lit rapidement. La nuit je fus réveillée par des coups sur la porte. La toute première idée venue, « c’est comme dans des films d’horreur où il se passe toujours des choses étranges la nuit ?! » Je demandais « qui est-ce? ». C’était le jeune concierge. Je compris vaguement le mot « clé » et répondis dans un état confus « on verra demain ». Le lendemain matin, en voulant sortir appeler mes parents, je réalisai que ma clé de chambre avait disparu. Je frappai à la porte du concierge, le jeune homme ouvrit avec des yeux bouffis : « hier vous avez oublié votre clé sur la porte et vous m’avez dit qu’on verrait aujourd’hui donc j’ai gardé la clé ». Ouf, Quelle chance.

Il se trouvait qu’à ce moment-là, il y avait trois autres chinoises dans l’hôtel. Le concierge m’en fit part. En fait, elles étaient venues à Montpellier pour voir un ami, lui aussi chinois.

Moi qui croyais qu’avec le visa, je n’avais plus besoin d’autres papiers, mais en discutant avec les compatriotes, je découvris qu’il fallait une carte de séjour fournie par l’inscription de l’école et un justificatif de domicile. Ils me firent comprendre aussi que l’école et la chambre que j’avais réservées depuis la Chine étaient hors de prix. Le garçon chinois était certain que je pouvais trouver moins cher ailleurs.

nouveau regard sur la chineLe premier jour nous sortîmes tous les cinq. Nous accompagnâmes le garçon faire un papier à la mairie et ensuite nous fîmes un tour au centre ville. Ce fut la première ville française que je connus. En rentrant à l’hôtel nous fûmes suivis par deux individus étranges jusqu’à la porte de la chambre partagée par les trois Chinoises : une prostituée marseillaise qui avait une chambre à l’hôtel et qui s’asseyait dans le couloir la journée durant, et un homme type maghrébin. Ils souhaitaient entrer dans la chambre derrière nous. Je ne comprenais pas ce qu’ils voulaient. Ils restèrent un bon moment devant la porte.

Lorsque finalement ils s’éloignèrent, je rentrais aussi dans ma chambre. Quand je passais devant la Marseillaise, elle me demanda si j’étais japonaise… Sa présence me faisait peur.

Une autre chose me marqua : le prix de la nourriture. Arrivés dans un pays étranger, les gens ont souvent le réflexe de convertir le prix dans la monnaie de leur pays. Quatre-vingt dix centimes une brioche, dix fois plus cher qu’en Chine. D’une part, cela me faisait mal de dépenser autant, d’autre part, naturellement je n’avais pas faim.

Le lendemain matin j’allai voir les trois Chinoises. Surprise, elles avaient quitté la chambre sans me prévenir. Probablement à cause de l’épisode des deux individus de la veille. Le fait de rester seule dans cet hôtel me plongea encore plus dans l’angoisse. Qu’est-ce que je devais faire? Je me souviens que je m’allongeais sur le lit en me demandant pourquoi j’étais venue dans ce pays. La vie à Beijing était bien, non? Quelle idée de m’embarquer ici?

Le garçon chinois revint me voir à l’hôtel. Il me dit que son propriétaire avait plusieurs chambres à louer. Une à côté de la sienne venait de se libérer. J’étais dans un état de confusion totale, me trouvant dans un pays inconnu et sans amis. A ce moment-là la seule envie était de quitter l’hôtel au plus vite. J’allai voir la chambre et signais un bail après avoir payé cent euros, le prix du bail. Je rentrais à l’hôtel toute ravie. Je dis au concierge que j’allai emménager dans ma chambre. Seulement vingt minutes après, le Chinois revint et me dit qu’il avait appelé le locataire précédant. Ce dernier lui avait dit que le propriétaire n’était pas honnête à propos du compteur d’électricité et d’eau. Il me conseilla qu’il fallait annuler le bail afin d’éviter les soucis. Nous retournâmes voir le propriétaire. La chambre fut annulée et je perdis les cent euros du bail. Aujourd’hui en racontant mon aventure, je me dis que c’est quand même incroyable d’avoir écouté cette personne inconnue. Il y avait visiblement quelque chose de pas clair, le fait que le garçon me raconta des choses contradictoires en peu de temps. Mais ces jours-là, loin de l’environnement habituel, je fis des choses illogiques.

Ce fut à ce moment-là que le jeune concierge s’intéressa à ma situation. Etudiant à la faculté de médecine, il travaillait le soir et les week-ends à l’hôtel. Je lui expliquai que l’école ne voulait pas de moi pendant deux semaines et que je souhaitais trouver une autre solution que cet hôtel. Vu le niveau de mon français, il ne comprit pas tout. Il crut que l’école me refusait complètement, demanda à son amie de m’y accompagner pour avoir une explication et essaya également de me trouver un logement mais en vain.

Nous allâmes effectivement à l’école de langues. Lorsque le personnel de l’école me vit, la peur envahit leurs visages comme si j’étais un engin explosif. Ils me répétèrent l’obligation d’attendre deux semaines. Mais moi j’étais totalement perdue.

A cette époque mon père travaillait avec un riche homme d’affaires à Canton or ce dernier avait des parents à Paris. Le 14 avril, soit quatre jours après mon arrivée en France, je décidai d’aller à Paris.

Je rentrai à l’hôtel et informai le concierge de mon départ, lui demandai si je pouvais prendre un taxi devant l’établissement. Il me répondit que ce n’était pas nécessaire. Il m’accompagna jusqu’à la gare avec au moins trente kilos de bagages sur ses épaules. Une fois arrivé, il demanda pourquoi le guichetier m’avait vendu un billet plein tarif alors que j’avais moins de vingt-six ans. L’heure de départ du TGV s’approchait mais il continua à argumenter avec le caissier. Tout ce que je voulais était de pouvoir monter dans le TGV…Juste après qu’il eut jeté mes bagages dans le train, la porte se referma et le TGV partit.

Onze ans plus tard, j’eus de temps en temps des déplacements professionnels à effectuer à Montpellier. Après plusieurs tentatives, je pus, grâce à mes vagues souvenirs, retrouver cet hôtel louche situé aux abords de la ville dans un quartier populaire. Je correspondis une fois avec l’étudiant-concierge après mon installation à Paris puis nous nous perdîmes de vue.

Dans le train au moment où je pus reprendre mon souffle, je songeais que la connaissance de mon père avait dû annoncer à la famille mon séjour de dix jours or j’étais bien décidée à ne plus retourner à Montpellier. Avec l’autre moitié de frais de scolarité et de loyer, soit deux milles euros, que je devais compléter à Montpellier je pouvais trouver une autre école moins chère ailleurs, peut-être à Paris et tenir plus longtemps que douze semaines.

Pendant que je me plongeais une nouvelle fois dans l’angoisse, le TGV arriva à Gare de Lyon.

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