Prélude à la grande aventure (2/4)

Études en France : un rêve presque accessible

Une fois la décision de continuer mes études en France prise, il a fallu confronter à de multiples obstacles afin d’y parvenir, à commencer par apprendre le français. En plus, au début du 21ème siècle, demander son passeport s’est avéré un parcours de combattant pour une étudiante et obtenir le visa de France sans recourir à un service spécialisé a été considéré comme un caprice.

Comment ai-je pu arriver en France pour mes études ?

Dans mes souvenirs, la décision fut prise durant ma deuxième année à l’université. Un jour pendant une dispute avec mes parents, j’annonçai mon désir de partir à l’étranger. Mais vers quel pays? La France, le nom sortit naturellement, comme si c’était une évidence. Aller aux États-Unis était la mode en Chine à cette époque. A l’université, presque tout le monde préparait les examens d’entrée pour les universités américaines : TOEFL or GRE. Moi qui ne faisais jamais rien comme les autres voulus aller en France pour continuer mes études. Nous étions au début de l’année 2000, les quatre années de l’université se terminaient en juillet 2002 pour moi. En Chine, les études universitaires durent quatre ans, sans aucun diplôme intermédiaire.

Personne ne considérait ce projet comme raisonnable : je ne parlais pas un mot de français. Nous n’avions aucune relation en France. Au point de vue financement, la France donne peu de bourses par rapport aux États-Unis. Un projet totalement irréaliste pourtant je n’écoutais pas et fonçais dans sa préparation.

Je me suis procuré la liste des documents nécessaires au visa étudiant de France : la pré-inscription dans un établissement supérieur afin de poursuivre les études déjà entamées en Chine, une autre à une école de langues pour l’apprentissage du français d’une durée d’au moins six mois, le résultat à l’examen TEF (Test d’évaluation de Français) et un justificatif de domicile. J’allais les obtenir un par un.

Je commençais par apprendre la langue. Les premiers cours à l’Alliance Française débutaient le 12 juillet 2000. L’été était accablant à Pékin. Je me rendais à vélo à l’AF située à côté de la Cité Interdite. Le trajet d’une demi-heure contournait plusieurs sites très fréquentés par les touristes. L’air chaud évacué des autocars de tourisme faisait augmenter encore de quelques degrés la température ambiante déjà aux alentours de trente-huit, trente-neuf degrés. Lorsque je rentrais au dortoir universitaire, mes vêtements étaient complètement trempés. En dehors des vacances scolaires, je suivais des cours du soir pendant près de deux ans, passai le TEF fin 2002 à Canton. Avec plus de 600/900, mon score fut le meilleur dans cet unique centre du TEF du Sud de la Chine.

Obtenir le passeport fut d’une difficulté redoutable. Il s’agissait d’un objet sous contrôle strict. En tant qu’étudiante, je n’avais pas le droit d’avoir mon passeport. J’appris que quelques étudiants qui avaient eu leur passeport pour, par exemple, participer à un concours à l’étranger, durent le rendre au service de sécurité de l’université dès leur retour au pays. Un bout coupé, le passeport devenait inutilisable.

Cependant j’essayais toutes les possibilités pour tenter ma chance. Je prétextais vouloir rendre visite à mes parents qui étaient au Japon à cette époque et passais plusieurs fois au « gong an ju », équivalent de commissariat de police en France. Une fois, le fonctionnaire était sur le point de tamponner le papier par mégarde mais au dernier moment il réalisa qu’il manquait un des trente accords demandés. J’étais si près du but… Je renonçais par la suite à cette pratique aventurière et décidais de reporter d’un an le projet, c’est-à-dire viser la rentrée 2003 en France au lieu de celle de 2002.

L’été 2002 je décrochai le diplôme de l’Université Normal de Pékin. L’intention de partir à l’étranger était bien évidemment cachée à l’université car, si je ne servais pas le pays après les études universitaires j’étais tenue de payer une amende de dix milles yuans (le salaire de mes parents s’élevant à environ quatre milles yuans par mois). Une société immobilière de ma ville natale m’embaucha. Le patron était une connaissance de ma famille. Une fois salariée, avec l’accord de l’employeur, je réussis à avoir le passeport sans difficulté, tout en évitant l’amende. A chaque obstacle sa solution.

nouveau regard sur la chineAvec l’aide d’une relation en Australie, mon père prit contact avec M. T, professeur à l’Université de Provence à Marseille. M. T était décidé à m’aider pour la pré-inscription de la rentrée 2003.

Il restait la pré-inscription à une école de langues. Au début, j’avais contacté l’Université Aix-Marseille III à Aix-en-Provence pour sa proximité avec la grande métropole. Le courrier d’admission fut envoyé par l’Université juste avant les vacances de Noël en France, suivies des vacances du Nouvel An en Chine. Mais je ne reçus jamais cette lettre. Je suis même allée voir les gens au centre de tri international de ma ville pour y laisser mes coordonnées afin d’intercepter le message au plus vite. Je suis quelqu’un qui « ne lâche pas avant de voir le fleuve Jaune », c’est-à-dire quelqu’un qui va au bout de ses idées et qui ne ménage aucun effort. Mais la lettre restait introuvable.

Afin de ne pas manquer la rentrée 2003, je cherchais sur Internet et finis par découvrir une école privée de langues située à Montpellier. Les frais de scolarité étaient élevés, deux mille euros pour douze semaines de cours. L’école recommandait des chambres dans des villas à un tarif aussi excessif. J’avançais la moitié des frais de scolarité plus ceux d’une chambre, soit deux mille euros et reçus enfin la pré-inscription de l’école de langues et le justificatif de domicile. Une fois arrivée en France, je devais ajouter encore deux milles euros afin d’accéder au programme.

Vint le temps de la dernière étape, le visa de France. Après le Nouvel An chinois de 2003, je partis pour Pékin avec les bagages de près de cinquante kilos, comme si j’étais déterminée à ne plus revenir. Mes amis proches m’accompagnèrent à la gare, trente-trois heures de train prévues pour le voyage de 2 500 kilomètres. En passant le contrôle de sécurité, un couteau de cuisine fut découvert dans la grosse valise. Mes amis rient encore de cette scène. Je préparais tout ce dont je pouvais avoir besoin. Mes parents gagnent l’équivalent de cinq cent euros par mois à deux. Ce fut avec l’économie de toute leur vie et une somme considérable qu’une tante me prêta que je pus réaliser mon projet d’aller étudier en France.

A Pékin, un entretien à l’ambassade de France fut suivi du dépôt de dossier. Nous fûmes informés que le délai était de trois semaines et que l’ambassade ne répondait pas aux renseignements avant l’expiration de ce délai. Ce fut au début mars 2003. Je restais chez un parent au centre de Pékin. Une semaine, deux semaines, trois semaines passèrent sans aucune nouvelle. Mon entourage commença à craindre que ce soit un refus. Le parent était pressé d’aller à Canton et me laissa seule dans l’appartement. L’école de langues commençait également à perdre toute patience.

J’appelais l’ambassade à plusieurs reprises. A chaque fois la réponse restait la même : « on revient vers vous ». Un jour du début d’avril, je me promenais à vélo et passais à proximité de l’ambassade, je me dis pourquoi pas y aller demander directement.

Le guichetier revint dix minutes après avec mon passeport avec le visa dessus, le Visa de France ! Je n’en croyais pas à mes yeux. L’homme sourit en constatant ma joie. Je sortis de l’ambassade et appelai tout le monde pour faire part de mon excitation. Je réservai un billet à une agence d’Air France pour le 9 avril : Pékin Montpellier avec escale à Roissy. L’école de langues me répondit avec enthousiasme : « on vous attend. »

L’excitation passée, j’eus peur subitement. Je ne saurais l’expliquer mais c’était une sorte d’intuition féminine. Je pressentais un obstacle qui s’avéra exact par la suite. Le 6, je reçus un email de l’école de langues qui me demandait de leur fournir un certificat médical. En effet, depuis quelque temps, l’épidémie du SRAS sévissait dans le pays, notamment à Pékin et à Hongkong.

Le lendemain, je passais faire un examen à l’hôpital Xie He, un des plus renommés du pays, avec l’aide d’un ami. Ah, vous vous demandez pourquoi faire appel à un ami pour faire un contrôle à l’hôpital ? En Chine, les gens n’ont pas de médecin traitant, tout se passe à l’hôpital : consultations, examens, opérations chirurgicales. Il n’existe pas de système de rendez-vous. Tous les jours, une queue de deux cent, trois cent mètres se forme devant les guichets dans l’espoir d’obtenir un ticket. Cela favorise le marché du travail : quelques petits malins font la queue ou ils passent par leurs connaissances travaillant au guichet afin d’obtenir des tickets qu’ils revendent à prix fort ensuite. L’épouse de l’ami était médecin dans cet hôpital. Sans son aide, j’avais peu de chance de passer le contrôle dans la journée.

Le certificat de santé envoyé, je reçus à nouveau un email de l’école. Cette fois-ci, ils souhaitaient que j’annule le vol du 9. L’épidémie du SRAS se propageant de plus en plus sévèrement, ils préféraient que je reste en Chine en attendant que tout se calme.

Mais il n’était pas envisageable d’annuler le billet. Après trois ans d’efforts sans relâche je parvins à obtenir le fameux sésame nouveau regard sur la chinepour aller en France. Le visa était valable pour trois mois et l’avenir restait absolument incertain avec l’épidémie. Personne ne savait quand cette dernière se calmerait. Je ne voulais pas prendre le risque de rater l’opportunité. Mon entourage était partagé sur le sujet. La plupart des gens prônaient la prudence. Mon père, en général très conservateur, émit une idée inattendue :

« Vas-y. La France est un pays de démocratie. Si on te mettait en quarantaine à ton arrivée à l’aéroport, ce serait plus une sécurité qu’autre chose ».

Effet psychologique ou non, pendant les jours précédant le vol, je ne me sentais pas très bien, au point de me demander si je n’avais pas attrapé la maladie.

Le 9 avril, trois amis m’accompagnèrent à l’aéroport de la capitale. Mes valises dépassaient le poids autorisé de plus de dix kilos. Une connaissance d’Air France ayant promis de faire passer mes bagages n’était pas joignable. Un ami dut sortir mes affaires. En plein milieu du hall de l’aéroport, il sélectionna ce qu’il fallait prendre ou non, estimant le poids sans l’aide d’une balance, puis refit mes bagages. Cette fois-ci je n’eus que trois kilos en trop. L’agent de comptoir de ma file d’attente était strict. La personne avant moi fut créditée d’un kilo de plus, l’agent lui demanda de soit payer un supplément soit d’enlever le kilo dépassé. Enfin mon tour, l’agent remarqua sûrement l’air inexpérimenté du visage, se douta que j’étais une étudiante, mais ne dit rien après avoir noté les trois kilos d’excédant. Je compris et lui dis merci. Il fit un geste pour que nous n’attirions pas l’attention des autres et me demanda si Montpellier était bien dans le sud de la France. Ces petits détails font chaud au cœur même quinze ans après.

Mes bagages avaient trois kilos en trop… à part des affaires que les amis ramenèrent avec eux, l’ « aménageur de valises » remplit les poches de ma doudoune : dictionnaire, piles… des petits objets lourds. Lorsque je passai le contrôle, je dus les sortir un par un comme un magicien. Je me souvins toujours de l’étonnement pour ne pas dire la stupéfaction du contrôleur. Pourquoi n’est-ce pas l’ensemble des poids, des bagages et du passager, qui doit être considéré. C’est foncièrement injuste pour les gens minces.

Tels furent les derniers jours voire dernières heures que je passais en Chine. J’attendais l’avion avec une immense angoisse : serais-je mise en quarantaine à Roissy? Comment cela se passerait-il? Comment sera cette aventure en France?

Vous découvrirez la suite de l’histoire dans Bonjour la France.

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