Le « cinquante pas » se moque du « cent pas »

Confucius est très connu en France mais connaissiez-vous Mencius ? Ce dernier est un grand penseur confucianiste juste derrière Confucius. Voici une petite histoire sortie de ses œuvres : deux soldats s’enfuient d’un champ de bataille. Un recule de cent pas, l’autre de cinquante. Celui qui recule moins se moque ouvertement de la lâcheté de son camarade… Aujourd’hui nous avons l’expression : le « cinquante pas » se moque du « cent pas», équivalent de « c’est l’hôpital qui se moque de la charité » en français. La philosophie chinoise n’est pas présentée sous forme de grandes théories mais à travers des récits simples et souvent amusants.

Par cette expression je vais relater l’histoire de mon ami d’enfance.

K et moi, nous nous sommes connus à six ans et demi à l’entrée de l’école primaire, l’école rattachée à l’université où nos parents travaillaient. Les élèves étaient essentiellement les enfants du personnel de l’université. Nous fîmes l’école primaire (six ans), le collège (trois ans) et le lycée (trois ans) toujours dans la même classe, soit douze ans au total. Une seule fois, nous avons risqué de nous éloigner : à la fin de la première année du collège, nos parents décidèrent de nous mettre dans un autre établissement. Les deux familles firent les démarches séparément mais au bout du compte nous nous retrouvâmes. C’était une petite surprise car il existait six classes de cinquante élèves de la même année dans ce collège. En tant qu’un garçon, K était un peu distrait, un peu dans son monde. Il lui a fallu longtemps avant de réaliser que notre attachement était précieux, surtout pour les enfants uniques comme nous. Cela fait donc aujourd’hui plus de trente ans que nous nous connaissons, nous ne sommes pas sœur et frère par le lien de sang mais par le cœur. Il plaisante toujours que je connais parfaitement le nombre de ses cheveux et lui n’a raté aucune de mes bêtises.

nouveau-regard-sur-la-chineL’obsession de mon père n’est plus un secret, mais vous ignorez celle du père de K. Originaire de Tianjin, la quatrième ville de Chine après Pékin, Shanghai et Canton. Pendant la Révolution Culturelle, des jeunes des grandes villes furent envoyés dans des régions reculées au Sud-Ouest afin d’aider au développement. Le père de K faisait partie du lot de ceux venus s’installer à Guiyang.

Selon le concept communiste, développer une région ne se traduit pas seulement en termes d’économie ou d’éducation. Cet homme occupait un poste stratégique à l’université, son travail consistant à surveiller les « pensées » des gens. Chaque vendredi après-midi était consacré à écouter les « indications » politiques de Beijing. Régulièrement il s’entretenait avec le personnel individuellement afin de déceler le moindre signe avant-coureur d’un dérapage intellectuel… Les communistes disposaient donc déjà à cette époque d’une avancée scientifique que les pays les plus développés ne pouvaient pas attraper. Cet homme passa ainsi son existence dans cette région reculée mais son cœur restait accroché à sa ville natale. Son obsession était d’envoyer son fils y vivre après le lycée. Selon lui, le meilleur moyen restait que K entrât dans une université à Tianjin et y demeurât pour travailler…

Il paraît que même avant l’âge scolaire, le père de K s’acharnait déjà à faire de son fils un prodige. Il préparait des cartes avec des chiffres et des mots afin d’exploiter à 200% le potentiel intellectuel de son enfant. Dans mes souvenirs, K était parmi les meilleurs élèves jusqu’à la cinquième année primaire. Ensuite, petit à petit, il décrocha, ce qui ne fut évidemment pas au goût de son géniteur prêt à tout pour pousser ses résultats scolaires. Donc de temps en temps K venait à l’école avec les yeux rouges ou des pansements sur le nez…sans poser de question, nous comprenions que la veille il avait dû être giflé par son père : du sang aux yeux ou un nez cassé était la preuve de l’amour paternel. Le père lui donnait aussi des coups de pieds avec ses chaussures en cuir, dans ce cas les blessures étaient moins visibles. Vu mes résultat scolaires, j’étais considérée comme la personne de référence par son père. Lorsqu’il avait un doute sur ce que lui racontait son fils, il m’appelait. Comment aurait-il pu savoir que je le nommai « papa tyran » et que derrière l’apparence sage, j’étais cent fois plus rebelle que son fils. La plupart du temps, je lui confirmais ce que avait raconté K et parfois cette confiance aveugle se transforma en jeux de chantage entre les deux gamins : « si tu ne me fais pas ça, je dirai à ton père que le cours de chinois de lundi avait été annulé. Il te demandera où tu étais, hein ? » « Ah non, s’il te plaît, ne lui dis surtout rien. Je fais tout ce que tu veux… »

J’ai mentionné que le « Gao kao », examen d’entrée à l’université était extrêmement éliminatoire. A notre époque environ un pourcent de candidats de notre région pouvait le réussir, c’était un combat collectif des élèves, des parents et des enseignants. A l’âge du lycée, K était tenu chaque jour de travailler jusqu’à deux ou trois heures du matin à la maison. Lorsqu’il n’y était pas, il ne suivait pas les cours et pendant le peu de temps entre l’école et la maison, il se réfugiait dans les jeux vidéo. L’été 1998, alors que je réussis l’examen, K l’échoua. Son résultat ne lui permit pas d’entrer dans une faculté de Tianjin. Le rêve de son père se brisait pour la première fois mais il n’était pas question de lâcher l’affaire. K entra alors dans une école spécialisée dans la préparation du fameux examen. Lors de la deuxième et de la troisième session, il échoua l’examen sans surprise, tout simplement parce que son esprit n’était plus aux études. A la maison, il continuait à faire semblant afin d’éviter toute confrontation avec ses parents. Au quatrième examen, son résultat n’étant toujours pas satisfaisant pour réaliser le rêve paternel celui-ci céda enfin : « Tant pis. Tu suivras l’université à Guiyang » car la concurrence était moindre dans les régions moins développées comme à Guiyang, notre ville natale. Bouddha seul le sait, si cela n’avait pas été cette obsession, K aurait pu intégrer l’université de Guiyang dès la première année. Les études universitaires y durent quatre années. Lorsque K les entama, nous les autres, allions obtenir notre diplôme en moins d’un an.

nouveau-regard-sur-la-chineK étudia le droit et rencontra sa future épouse à la faculté. A la fin des quatre année, lorsque ses études se terminaient, son père lui imposa d’aller passer les vacances d’été à Tianjin afin de rendre visite à sa grand-mère, ses oncles et ses tantes. K s’y rendit naïvement sans se douter que son géniteur avait déjà préparé son CV et qu’une de ses tantes occupant un poste important dans une banque l’avait déjà embauché ! Il fut contraint d’y rester travailler dans la cité alors qu’il songeait à rester à Guiyang pour y travailler et s’y marier. Il réalisait enfin le rêve de son père. Sa petite amie tenta de trouver un poste à Tianjin afin de le rejoindre, en vain. Elle décida de poursuivre des études de master toujours à Guiyang à 3000 kilomètres. A cette époque une fois de retour en Chine, je me rendis à Tianjin pour revoir mon ami. Aujourd’hui, la scène me marque toujours : nous étions dans Starbucks et il mettait du lait par goutte dans son café avec un regard triste. Il m’expliqua que son seul plaisir était de regarder les gouttes de lait tomber dans la tasse et remonter en joli nuage. Il avait peu d’amis dans cette cité. Son travail à la banque consistait principalement à dîner surtout à accompagner les clients aux parties de saké. Si ces gros buveurs étaient satisfaits, ils empruntaient des sommes considérables à la banque or K ne supportait pas le saké. Les sommes qu’il réussissait à faire emprunter restait faible. Mais il lui est arrivé de temps en temps de se réveiller le petit matin dans la rue pour avoir trop bu la veille. A cause de problèmes de foie liés à l’alcool, il changea de service. Le rêve du père fait-il le bonheur du fils ?

Concernant le mariage de K, le père refusait qu’il convolât avant la fin des études de sa petite amie. Une fois celles-ci achevées, le couple décida d’attendre l’achat du deuxième appartement avant de se réunir. Une taxe pénalisait en effet une acquisition immobilière après celle de la résidence principale, à titre égal pour un individu et pour un couple. Donc avant le mariage, K et son amie étaient exonérés de la taxe sur l’appartement qui servait à la location. Au moment où ils se marièrent cela faisait plus de neuf ans que le couple s’était formé. Aujourd’hui leur petite fille a quatre ans.

C’est K qui m’a suggéré le sujet de cet article. Selon lui, nos situations familiales étaient semblables à 99% : parents enseignants adeptes d’une éducation démodée, pères autoritaires, mères soumises… or aujourd’hui nous menons deux existences totalement différentes, en raison de nos caractères. La piété filiale, une vertu primordiale dans les mœurs chinoises, impose l’obéissance. Ce bon fils n’a jamais tenté d’affronter les siens, ayant toujours choisi la soumission. De mon côté, jusqu’à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, je n’ai rien dit non plus, trop difficile de voir la déception des parents. Mais au fond, l’instinct de survie m’a poussée à les quitter. Après quelques années en France, j’ai appris petit à petit à exprimer mes sentiments, à m’opposer à mes parents forts étonnés d’ailleurs, au début, de ce comportement francisé.

La délectation d’une personne est le poison d’une autre selon une leçon de New Concept English. Pendant près de quarante ans, la vie de mes parents s’est organisée autour de ma personne, sans jamais prendre des vacances, en faisant peu de dépenses. Seulement ils restent figés comme un pan de la Muraille de Chine. Avec dix milles kilomètres de distance entre nous, le fossé demeure infranchissable.

L’ironie de l’histoire est que mon père considère celui de K comme un véritable fou et ce dernier pense que le mien est psychologiquement atteint ! Nous revenons donc bien à l’expression du titre !

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