De Chine en France (1/4)

Quitter la Chine, mon pays d’origine.

Née au début des années 80, l’ère où la Chine était en train de s’ouvrir au monde, je fais partie de cette génération baptisée « Post-80 ». Enfant unique pour la plupart, souvent considérés trop gâtés, trop fragiles et trop égoïstes, nous sommes au centre de toutes les attentions familiales et sociales et avons aussi, sur nos épaules, les rêves inachevés de nos géniteurs, victimes de la Révolution Culturelle.

L’histoire vraie d’une Enfant Unique qui a quitté la Chine pour la France.

Pourquoi ? Pourquoi quitter la famille et les amis en Chine pour me trouver seule dans un pays de l’autre côté de la planète ? Qu’est ce qui m’a attirée en France ? A chaque nouvelle rencontre, cette question revient immanquablement.

Un bouddhiste dirait que c’est « yuan fen », affinité prédestinée. Un livre entier ne suffirait pas pour expliquer cette expression bouddhiste que vous entendez fréquemment de la bouche d’un Chinois de Chine. En quelques mots, selon le bouddhisme, la vie ne s’arrête pas à la mort. La réincarnation continue tant que nous n’atteignons pas le nirvana. Et chaque vie antérieure laisse des « traces » dans les suivantes. Le bien ou le mal que nous avons fait se transforme d’une façon ou d’une autre en bien ou mal reçu par la suite. Ceci explique l’affinité entre les gens ou les évènements.

Je vais maintenant tenter de justifier mon affinité avec la France. Vous jugerez par vous-même si c’est de la prédestination ou non.

Je suis la fille née d’un père professeur de mathématiques et d’une mère bibliothécaire de la même université. Nous étions au début des années 80, la loi de l’Enfant unique venant d’être mise en place en Chine, je suis leur première et unique enfant.

Les années insouciantes furent courtes, à six ans et demi commença ma vie scolaire. A cette époque en Chine, nous avions six jours par semaine d’école et les devoirs à la maison occupaient beaucoup de temps. Dans la soirée suivant la toute première journée scolaire, pendant que je faisais les devoirs survint une coupure d’électricité. Surveillée par mes parents, je continuais les devoirs dans la lumière vacillante d’une bougie. Je me souviens encore de l’inquiétude dans ma petite tête d’enfant : si tous les soirs doivent se passer désormais comme cela, cela va être dur. Effectivement mon pressentiment s’avéra exact.

Après l’école, j’avais d’interminables exercices de mathématiques à faire à la maison. Pas de dimanche, pas de vacances. Travailler, encore et encore, toujours cette matière de plus en plus compliquée. Il faut savoir que mon père est un passionné de mathématiques. Aujourd’hui à soixante-quinze ans, retraité depuis presque vingt années, il poursuit quotidiennement ses recherches. Durant une grande partie de sa jeunesse, il n’a pas pu feuilleter une seule page d’un livre de mathématiques. De vingt à trente-huit ans, il a été enfermé dans un camp de rééducation à cause d’accusations infondées. C’était la Révolution Culturelle, une catastrophe pour la Chine. Je reviendrai sur son histoire plus tard.

Considérée comme un prolongement de la vie de mon père, je devais réaliser ses propres rêves non accomplis. Tous les dimanches, j’étais tenue de rester debout à côté de son bureau afin de suivre son enseignement. J’avoue ne partager aucunement la passion paternelle mais n’avais pas d’autre choix. Si j’avais su à l’avance la vie que je mène aujourd’hui après tant d’acharnement, j’aurais renversé le bureau, brûlé tous ces livres dès mon plus jeune âge. Au moins aurais-je eu une enfance plus gaie. Pendant ses cours, je n’écoutais qu’à demi. Dans ma tête je priais que le temps avance plus vite, toujours plus vite pour que… Après maintes tentatives de discussion, je compris que ce que je ressentais n’avait pas d’importance. Il fallait que mes résultats scolaires rendissent mes parents fiers devant les autres, telle était la raison de mon existence. Je ne me rebellai pas parce que j’avais toujours cette phrase maternelle résonnant dans la tête : papa a beaucoup souffert et tu ne dois pas le décevoir.

nouveau regard sur la chineUn dimanche matin, je m’évanouis pendant que mon père dissertait passionnément des théorèmes et des formules. J’eus le droit de m’allonger et le cours fut interrompu. Un jour « gaspillé » mais reposant. Depuis ce jour, je ne pensais qu’à réitérer l’expérience sauf que cela ne fonctionna guère longtemps. Le « président Mao » de la maison me donna un tabouret afin que je puisse l’écouter sans faire de cinéma. Jusqu’à aujourd’hui, ce réflexe me reste. Si je dois rester debout, seule, sans parler à personne, dans une queue par exemple, je m’évanouis immanquablement peu de minutes après. Pour cette raison je n’ai jamais participé à l’entraînement militaire. Et oui, vous ne le savez pas, à la place de service militaire, en Chine, les nouveaux entrants au lycée et à l’université consacrent deux ou trois semaines à l’armée. La période débute selon la tradition par le discours du proviseur ou du président suivi de celui d’un représentant de l’armée. Les chefs étant toujours très bavards pour dire peu de choses, avant la fin des discours, une personne s’écroulait au sol parmi les centaines de « petits futurs soldats » du parti Communiste : c’était moi… Résultat, pendant que les camarades apprenaient à rester immobiles sous le soleil ardent une matinée durant, à marcher comme des robots et à plier la couette sous forme de carré de tofu, je passai mon temps à me battre avec les racines, les carrés et les exponentielles. Et jusqu’à aujourd’hui mes parents sont intimement persuadés que j’étais atteinte d’hypoglycémie.

Ayant souffert tous les deux de la Révolution Culturelle, mes parents se considérèrent comme éternelles victimes et se renfermèrent sur eux. Ils n’étaient pas ouverts à la vie en société et avaient le minimum de contacts familiaux, comme s’ils avaient peur de l’extérieur. J’ai une image monotone et terne de la vie de famille. Ils recevaient peu les gens et n’étaient que rarement invités. Parfois nous allions au centre ville à vingt kilomètres de chez moi pour voir ma grand-mère maternelle. Au Nouvel An Chinois, même si mes parents ont chacun trois frères et sœurs, je n’ai pas de souvenir d’une seule fête de famille de vingt personnes, image pourtant traditionnelle en Chine.

Entre l’école, les cours à la maison et les devoirs, j’avais peu de temps pour jouer avec les amis. Nous ne fêtions jamais d’anniversaire, les cadeaux n’existaient pas. Même encore aujourd’hui, je suis mal à l’aise au sein d’un groupe, en particulier parmi des personnes de mon âge ou plus jeunes.

Vers sept, huit ans, je ne partageais plus mes pensées avec mes parents. Je m’isolais dès que possible afin d’observer les passants devant la fenêtre, de me poser de grandes questions existentielles. Autour de moi, les gens avaient la même trajectoire, le même destin, j’avais le sentiment d’une effroyable similitude : faire des études, trouver un travail, se marier, avoir un enfant, l’enfant devient désormais l’unique centre de leur monde.

A l’âge du collège, j’eus le déclic le jour où je découvris le « Fil du rasoir » de Williams Somerest Maugham. Le protagoniste Larry cherche le sens de la vie après avoir été choqué par le décès soudain de son ami. Le héros ne suit pas la voie conventionnelle d’un « jeune exemplaire », refuse un poste convoité dans une banque, apprend des langues anciennes afin de pouvoir interpréter les textes originaux des œuvres, voyage, fait des rencontres et vit des expériences extraordinaires. Le jour où il pense avoir compris ce qu’il cherchait, Larry donne l’héritage de son père à une association caritative et devient chauffeur de taxi à New York. Tout simplement.

Mais ce n’est qu’un roman, le héros a la possibilité de s’investir pleinement dans sa quête sans se soucier du reste grâce à la pension qu’il perçoit. Malgré tout, le livre m’ouvrit les yeux et fut un point déterminant de mon existence.

Certes il était bien d’avoir les yeux ouverts mais pendant la majorité du temps, j’étais obligée de les refermer, sinon le quotidien serait devenu invivable. A partir du collège, l’envie de quitter cette cage d’oiseau devint de plus en plus forte. Je m’intéressai à la psychologie, une matière peu connue en Chine à cette époque, cherchant à comprendre les gens, à mieux me comprendre.

Pour avoir la paix je me pliais aux exigences parentales : j’entrai au département des mathématiques de l’Université Normale de Pékin, équivalent à l’Ecole Normale Supérieure, désir inassouvi de mon père. Cette année (1998), l’université réputée du pays n’acceptait que huit candidats parmi les soixante-dix mille de ma province de Guizhou. Je fus la septième de la liste grâce au cumul de scores des six matières : le chinois, les mathématiques, la politique (dogmes communistes), l’anglais, la physique et la chimie. Je tiens à préciser ici qu’en Chine, obtenir une bonne note à l’examen n’a presque aucun rapport avec l’intérêt ou la compétence. Une foule de techniques et d’études sont développées afin de réussir un examen. Pour faire simple, ce n’était pas parce que j’étais forte en mathématiques. D’ailleurs, par rapport au temps passé, si j’avais du potentiel, j’aurais obtenu une médaille Fields.

Partie à Pékin, ayant quitté l’environnement étriqué de la famille, je réalisais que ce n’était qu’un leurre, mon père s’efforçant de me persuader que « l’unique solution à envisager restait les mathématiques puisque je n’étais pas jolie, ne savais pas danser ni chanter… » Avant de partir de chez mes parents à dix-huit ans, ma mère, ma coiffeuse attitrée et non choisie, me fit toujours une coupe très courte et laide : courte afin que je ne sois pas intéressée par autre chose que les études et laide, c’était totalement involontaire, tout simplement elle ne maitrisait pas ce métier. Il me fallait seulement obéir à leurs injonctions puisqu’ils peinaient à m’élever et que, par conséquent, je ne devais pas être ingrate. Comme une machine que les parents entretiennent, l’important est qu’elle tourne. L’amour parental contre les exercices de mathématiques.

Lorsque je décidai en 2000 de quitter la Chine, sans hésitation aucune, je me tournai vers la France. Les responsables en étaient sans doute les romans de Zola, Balzac, Maupassant et Maugham. Ce dernier, malgré sa nationalité anglaise, vécut principalement en France et la plupart de ses œuvres s’y déroulent. Inconsciemment je compris que ce pays lointain de liberté me permettrait d’échapper à l’emprise familiale. Les 2 500 kilomètres qui me séparaient de mes parents entre Pékin et Guiyang n’étaient pas suffisants.

Mais qui pourrait dire si tout cela n’est pas la preuve de l’« affinité prédestinée » ? Nous ne vivons pas les grands événements par hasard. Peut-être le fait de rencontrer certaines personnes et d’écrire une parcelle de mon histoire ici en France était-il déjà écrit…

Lire la suite : Prélude à la grande aventure

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