A l’Ouest (4/4)

Je disais l’article précédant que je montai dans le TGV destination de Paris Gare de Lyon. La dame m’attendait sur le quai. En voyant mes bagages, elle me demanda sur le champ si j’avais un billet de retour. Je répondis par la négative.

La famille habitait dans une grande résidence à la Courneuve. L’époux était cuisinier dans un restaurant chinois à proximité des Champs Elysées, sa femme gardait des enfants. Leur fille unique avait déjà seize ans. Elle avait vécu avec ses grands-parents à Canton jusqu’à l’âge de douze ans avant de rejoindre ses parents dans la capitale. Quatre ans après elle maîtrisait déjà bien le français.

Le patron de mon père était un parent éloigné de cette famille. Lorsqu’ils réalisèrent que je n’avais pas encore rencontré ce fameux patron, je sentis que le visage de la dame s’assombrit un peu. Néanmoins ils me dirent que je pouvais rester chez eux et chercher un logement tranquillement. Le lendemain la jeune fille m’accompagna au centre de Paris pour visiter la Tour Eiffel, la place de la Concorde…

Ensuite commença un long combat afin de trouver un logement. Je souhaitais une chambre à moins de cinq cents euros par mois et épluchais tous les jours les journaux comme « De particulier à particulier » afin de dénicher les offres intéressantes. Parfois, s’il y en avait, le temps d’appeler, le répondeur était déjà saturé.

Dans mon souvenir, je ne visitais pas plus de quatre logements en un mois. Une fois, je vis une chambre à trois cent quatre-vingt euros mensuel et je suis allée la visiter. Elle n’était pas meublée, je refusais. En rentrant la maitresse me demanda comment cela s’était passé avec un sourire sournois. Elle me demanda par la suite si j’avais remarqué quelque chose de particulier du quartier. Non ! Elle m’expliqua qu’il s’agissait de Pigalle. Son attitude me déçut. Heureusement la chambre ne me convenait pas.

nouveau regard sur la chineUne autre fois ce fut une Chinoise qui voulait louer son logement et partir ailleurs. L’appartement se situait dans un immeuble chic dans le XVIème arrondissement. Une fois à l’intérieur, les escaliers étroits tournaient jusqu’à sixième étage où elle habitait. Ce fut la première fois de mon existence que je contemplais un appartement aussi minuscule, d’à peine cinq mètres carrés. Tout était en taille réduite. Seul un couloir d’un mètre de long, de cinquante centimètres de large permettait de faire deux pas. Le lit était suspendu contre le mur pour laisser la place à une espèce de bureau dans la journée.

Près d’un mois après mon arrivée à Paris, mon hôtesse me signifia le congé, souhaitant mon transfert dans cet appartement du XVIème. Cependant elle condescendait à ce que je laisse mes affaires chez eux encore quelque temps.

Une de leur connaissance, une maman célibataire avec sa fille de neuf ans voulait, précisément à ce moment, louer une chambre de son appartement. C’était une chance inattendue, je commençai désormais cinq mois de vie stable dans une résidence à côté du métro Colonel Fabien. La mère était serveuse dans une brasserie. Nous nous tenions compagnie avec sa fille quand elle n’était pas là le soir.

Je m’inscris à une école de langues. Cinq mois de cours pour cinq cent euros, rien à voir avec le tarif de Montpellier. D’ailleurs l’école ne me remboursa jamais les deux milles euros, insistant sur le fait qu’ils n’avaient jamais eu l’intention de me refuser l’entrée et qu’ils voulaient attendre les fameuses deux semaines pour être certains de ma non-contagion. Mais il était difficile pour moi de tenir deux semaines dans ces circonstances. Malgré tout je ne regrettais pas la décision de ne pas retourner à Montpellier. Avec les deux milles euros que j’aurais dû compléter afin de pouvoir accéder au programme, je vécus plus de six mois à Paris.

En cet été de 2003, la France fut frappée par la canicule. Mes hôtesses partirent en vacances, me laissant seule pendant près de deux mois. Ce fut à cette période que, pour la première fois de ma vie, je sus à quel point la solitude pouvait être insupportable. La matinée j’allais aux cours de français, l’après-midi au centre Pompidou pour compulser les livres de mathématiques en français, discutant rarement avec les gens. Certes, tout le monde dans la rue parlait le français mais qui pourrait accorder quelques minutes pour converser avec une inconnue? A part le strict minimum : bonjour, merci et au revoir, je ne prononçais pas plus de mots en dehors des cours de français. Souvent rentrer à la maison me plongeait dans l’angoisse. En réalité je suis quelqu’un qui a besoin de solitude mais pendant cette longue période, celle-ci s’avéra très lourde.

Une anecdote : j’ai entendu dire que vivre parmi les gens d’une autre race humaine pouvait provoquer une inadaptation visuelle. Ce fut ma vraie expérience. Environ trois mois après mon arrivée en France, lors de mes sorties, je me sentais mal à l’aise au milieu de personnes dotées de grands yeux et de gros nez. Ce impression dura quelques semaines puis disparut. Je me demandais même lorsque je retournerais en Chine plus tard, ressentirais-je la même chose en voyant tous ces yeux bridés. Et bien non !

Pendant l’été, M. T, professeur de mathématique à Marseille vint à Paris avec une de ses filles. Rappelez-vous, c’est lui qui m’avait aidé pour la préinscription à l’Université de Provence. Nous avons diné ensemble à côté du jardin du Luxembourg. Pendant le repas, je discutais avec sa fille dans mon français médiocre tandis que M. T nous écoutait. Puis ce dernier prit la parole et m’incita à poursuivre mes études de statistiques à Marseille. L’inscription dans la plupart des facultés parisiennes pour la rentrée suivante était déjà clôturée mais le fait d’avoir enfin trouvé un toit stable après plus d’un mois de recherche me décourageait de déménager à nouveau. Je refusais poliment, reprenant la conversation avec sa fille. De nouveau, M. T tenta de me convaincre, cela dura jusqu’à tard dans la nuit. Faute de pouvoir décliner la proposition, j’acceptai de passer un entretien à Marseille avec le responsable de la filière de statistiques. A ce moment-là M. T se leva et demanda l’addition.

Quelques années plus tard, je notai dans la dédicace de ma thèse de doctorat que M. T avait changé ma vie. S’il n’avait pas tant insisté ce soir-là, mon existence aurait pris une autre tournure. Grâce à lui, j’ai pu faire toutes ces rencontres extraordinaires sous le soleil de Provence.

C’est ainsi qu’au début septembre 2003, j’arrivai pour la première fois à Marseille. Après quelques péripéties, j’eus une chambre au sein d’une cité universitaire dans les quartiers. Les cours de statistiques et probabilités en DEA commencèrent, tout entra dans l’ordre petit à petit. Je poursuivis mes études, obtins un doctorat en statistiques en 2008. Après deux ans à Paris Dauphine et à l’Université Aix-Marseille en tant qu’enseignante, je passai un master en finance avant d’intégrer un cabinet d’audit à Marseille.

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